29 avril 2008
"La capacité d'être seul"
"Pourquoi cette haine amoureuse, cette pesante légèreté ? Cette vanité sérieuse? Cet innomable chaos des plus aimables formes ? Ce tout créé d'un rien ? Ces plumes de plomb... Comme les heures tristes semblent longues..."
Automatiquement, assise sur ma chaise, regardant dans le vide, faisant bouger frénétiquement et hystériquement ma jambe, je repensais à ces mots. Ces vers de Roméo et Juliette. Je dois probablement connaître l'oeuvre par coeur. Souvent ça m'arrive, je me surprends à faire émerger de mon esprit certaines proses qui m'ont marquées et que j'ai apprises sans même m'en rendre compte.
Ma prof est en train de faire l'apologie de la relation symbiotique. Un élève lui demande pourquoi la scène primitive évoquée dans mon exposé se situe avant l'Oedipe après s'être offusqué du peu d'intérêt que je lui ai témoigné. J'ai lâché prise. J'écoute plus alors que c'est mon sujet, le thème que je dois défendre corps et âme. Je suis à des années lumières de la relation au Moi de Winnicott, à des kilomètres de l'activité masturbatoire du petit enfant. Tiens, c'est bizarre j'ai jamais eu l'intuition des jeux sexuels entre mes parents moi. Je me sens jamais concernée, mais je devais sans doute être une perverse polymorphe, après tout, c'est Freud qui le dit.
Je me sens plus proche de Roméo et de ses lamentations quotidiennes. Ma vie avant mes 12 ans je l'ai oubliée, je m'en souviens plus. Mais je devais probablement sublimer mes pulsions en jouant à la Barbie, après tout, pourquoi pas.
Roméo, Phèdre, Proust sont-ils des syndrômes de Capgras, un délire d'illusion des sosies ? Est-ce que je serais capable de faire une étude de cas là-dessus ? Est-ce que je suis psychotique comme Mr Na ?
J'ai mal à la tête. Je réponds vaguement à une question sans même en prendre conscience, j'ai tellement traité le sujet à fond que je l'appréhende sous toutes ses formes sans avoir besoin de réfléchir. C'est pas plus mal que la psycho devienne un automatisme au fond.
"Vous allez un peu vite" "C'était très clair" "C'est très intéressant". J'ai réussi un oral. Ca avait plus dû m'arriver depuis la terminale lorsque le prof vantait mes "capacités linguistiques" en anglais (et louchait sur mon décolleté, son image de prof qui détient le savoir absolu en avait pris un coup ce jour-là. Vulgaire mâle dégoûtant en chaleur). Cool. Mais je veux faire de la prose Madame, je veux étudier mes auteurs de prédilection.
Qu'est-ce qu'il est con l'autre là-bas au premier rang. Il a toujours des questions débiles à poser. En règle générale personne l'écoute parce qu'il lui faut dix minutes pour trouver ses mots et formuler correctement sa question, mais quand on lui prête attention il est vraiment lamentable. A croire qu'il a jamais eu de cours de psychologie avant. C'est pas grave, il est fier de participer, il aura un susucre à la fin de l'heure. Il est passionné et concerné par tous ces débats actuels sur l'enfance, c'est sa vie. Il faut bien le montrer aux profs dans l'espoir que peut-être à la fin du cours on lui dise "Vous savez, vous avez un réel don pour la psychologie, vos raisonnements sont très pertinents". Il doit y croire. Le voilà enorgueilli. J'aimerais lui dire qu'il me paraît être sur la mauvaise voie. Il montre bien à toute la classe qu'il a acheté les livres conseillés en les exhibant présomptueusement sur son bureau. Je suis sûre qu'il les lit pas. Mais au moins il a écouté mon exposé. J'écoute jamais les exposés des gens, je gribouille sur ma feuille.
La mélopée de la musique de Rencontre avec Joe Black submerge mon esprit. Il est envahit de notes, de complaintes. Il faut que j'arrive à me concentrer sur le cours. Non... Tout mon esprit se focalise sur d'autant plus de textes, de pensées, je suis passée de Roméo et Juliette à Cyrano de Bergerac "Qui connaît son sourire a connu le parfait, elle fait de la grâce avec rien, elle fait tenir tout le divin dans un geste quelconque". Bon sang c'est dingue toutes ces citations que j'ai assimilées sans m'en rendre compte. Et la mélodie continue, on est sur légendes d'automne maintenant, ça tourbillonne, mon esprit vagabonde, je peux plus le retenir prisonnier. Pourtant mon corps est inerte, mon visage inexpressif, mes yeux sans profondeur. Qu'est-ce que je peux être cruche par bien des côtés avec mes références cinématographiques. Comment expliquer que je sois aussi lucide sur la réalité des choses et que je me laisse pourtant émerveiller par les plus niaises idylles romantiques surjouées mettant en scène Brad Pitt ou je ne sais quel play-boy ?
Quoi ? Ah oui, la scène primitive... Le coït parental... Quel paradoxe. Mon esprit doit alterner des barbaries pareilles avec des sentiments aussi délicats qui n'existent que dans les fictions.
Oh et puis après tout pourquoi j'en fait un article ? Comme si c'était la première fois que j'étais déphasée tiens... Non mais quelle emphase, j'te jure. Envolée lyrique à deux balles.
13 avril 2008
Faust's state of mind : http://www.youtube.com/watch?v=SUEJh_KMrCo
Ambiance du moment. Encore une référence que certains jugeront futile, qu'importe, ceux-là ne me connaissent pas.
Envie de parler du passé, envie de parler de moi, du rassemblement de petits moments absurdes, spirituels, inexpliq
ués, troublants et doux à la fois qui m'arrivent.
Il m'est impossible d'évoquer son absence sans ressentir une boule douloureuse et prenante dans la gorge. Il m'est inévitable d'en parler sans ponctuer mes phrases de trémolos. Il fait partie de moi, de mon histoire, de ce que je suis, de ce que je deviendrai peut-être. Il se trouve dans un lieu sûr inattaquable. C'est secret, sacré, inatteignable. En moi il continue de vivre.
Il y a longtemps, lorsque l'on vivait encore à Mazan, j'ai fait l'expérience d'une scène étrange. Quelques secondes avant que le réveil sonne, je me tenais les yeux ouverts et j'ai vu quelqu'un assis à côté de mon oreiller. Lorsqu'il s'est rendu compte que j'étais éveillée, il a tourné doucement la tête, fixant le sol avec une expression de mélancolie et d'apaisement sur son visage. Il s'est levé et s'est dirigé à l'autre bout de ma chambre. A cet instant précis, mon réveil a sonné. Surprise, je me suis retournée ébahie vers ma table de nuit et j'ai coupé la sonnerie. Un regard vers la porte, il n'était plus là. Il était parti lui et son chapeau. Papi chapeau, c'est comme ça que Géraldine l'appelait.
J'aurais dû être pétrifiée connaissant ma nature, j'étais pourtant emplie d'un sentiment de paix et de sérénité. Tant de bienveillance. Par quelle aberration m'aurait-il voulu du mal ?
Il m'a donné l'impression d'avoir accompli son devoir. Il avait veillé sur moi, sur mon sommeil toute la nuit et s'en est allé lorsqu'il eut été assuré que tout allait bien maintenant, que tout irait bien pour moi. Hallucinations ? Interprétations ? Production délirante de mon inconscient ou évènement issu d'une réalité qui nous dépasse ? J'aime à penser que c'est quelque chose d'autre que du délire névrotique post-deuil.
Depuis qu'il est parti, chaque année je rêve de lui vers le mois de Novembre. En général il est près de moi et le silence domine. Une autre fois il me serre dans ses bras au milieu de toute la famille organisée en deux rangées qui nous entourent de chaque côté. Ils applaudissent.
J'ai compris alors qu'il constituait une sorte d'ange gardien.
Il y a bientôt deux ans maintenant, je devais rendre visite à une amie de ma mère à la clinique de Carpentras.
Cette clinique était celle où mon grand-père avait vécu ses derniers instants. Devant les bâtiments imposants malgré la petitesse de la clinique, même boule dans la gorge qui me serre, pensées confuses, oppression, larmes. Je revoyais distinctement les fauteuils orange citrouille de la salle d'attente, le visage en larmes et tétanisé de ma cousine, l'accumulation de la fatigue, les cheveux emmêlés, les traits fatigués et stressés, tout le chagrin et le concept de l'absurdité de la vie à intégrer.
Car la mort est ingrate et indécente. Elle suscite l'indignation chez moi, elle ne peut pas être le seul destin commun et irrévocable de tous les êtres humains.
Cela fait un an que je ne rêve plus du tout de lui. Cela devrait être normal et plutôt rassurant. Pour moi c'est inquiétant. J'ignore ce que cela veut dire. Mon prof de psycho, s'il lisait ça, m'internerait sans doute d'office. Peu importe. Ce sont des pensées d'une autre sorte.



